à l’oreille





Accuphase E800

par LeBeauSon - Mai 2020


PERCEPTION D’ENSEMBLE :

Le vrai problème du nouvel intégré Accuphase E800, et c’est généralement le cas avec les gros intégrés de la marque depuis quelques années, c’est qu’on n’a pas grand-chose à dire : il fait son boulot, à savoir se laisser oublier au profit du plaisir musical. Point.

Au-delà, on ne se pose pas de questions. Oui, on imagine que, ça et là, sur tel ou tel critère on pourra trouver mieux ailleurs, mais… est-ce si important face à l’homogénéité et l’honnêteté du beau joufflu ?

E800 distille des myriades de timbres avec un filé et une délicatesse qui approche des plus louables gros pépères à tubes ajoutant un tiré de traits tendu, débarrassé d’enrobage inutile, de couenne ou de gras, sans pour autant mordre à l’os non plus… On a rarement atteint une telle intensité d’angoisse dans les éclats, ni de vigueur physique dans l’extrême grave…

… L’incarnation des acteurs comme la présence de l’orchestre, à leur juste place, est un modèle du genre pour secouer les tréfonds de soi anéantis par les paradoxes de la passion.

Tiens ? En serais-je déjà à l’expressivité ? Oui, on dirait…

E800 nous permet de vivre en lien direct avec l’acte créatif et humain à son degré le plus immédiat.

E800 à ce prix-là est du grand art, je n’ai pas peur de l’affirmer.

DIAMs 6 OR

Accuphase E 800 2

 

 

 

Ami lecteur qui ne connaîtrait pas Accuphase, cette auguste marque japonaise née en 1972, est rapidement venue bouleverser les standards du haut-de-gamme et se positionner par exemple face à un des jalons de l’excellence bien implanté à l’époque, l’américain McIntosh et ses beaux yeux bleus.

Je ne vais pas vous refaire le coup de l’inventeur de l’imperméable ni de l’architecte émérite (Arts and Crafts) et ses chaises aussi superbes qu’inconfortables.

Ah si, tiens, je l’ai refait !

Accuphase n’a jamais dévié d’une ligne d’exigence depuis sa création, fidèle à certains principes techniques, esthétiques et commerciaux, le look des produits notamment, avec la façade épaisse en aluminium de couleur « Champagne », la production en quantité déterminée à l’avance, une gamme parallèle d’amplificateurs Classe A d’un côté (avec quelques pièces très très impressionnantes) et Classe AB de l’autre.

C’est d’ailleurs un ampli en Classe A que nous allons évoquer aujourd’hui, plus précisément un intégré. Et un modèle vraiment nouveau - E800 - qui ne connaissait pas d’équivalent dans la gamme jusqu’ailleurs.

Je m’esssplique : d’une manière générale, les nouveautés Accuphase sont une patiente évolution d’une gamme assez stable. Ainsi E650 a remplacé E600 en intégré haut-de-gamme, E380 remplace E370, et ainsi de suite.

E800 est une première puisqu’il vient chapeauter la gamme des intégrés de la marque qui jusqu’alors culminait au « 6.xx ».

Plus gros, plus puissant (50 W mais des Watts Accuphase), je le trouve particulièrement bienvenu car je regrettais que, passé l’E650, il fallût envisager des éléments séparés (préampli + ampli) avec ce que cela suppose de câbles et d’encombrement. Et de dollars.

Excellente initiative donc, d’autant que E800 ne se contente pas d’être plus puissant que E650 : ses étages sont également plus performants.

Bon, E800 commence à être un morceau de choix : 465 x 239 x 502 et 36 kgs, il faut anticiper l’étagère.


Accuphase E 800 3

                                  

Et c’est bel et bien un « Accu » : construit comme le cuirassé Yamato en version insubmersible, l’esthétique reprend la présentation E650 (dont les Baregraphes), mais dilatée en hauteur. 

Ce qui lui va plutôt bien. Je ne suis personnellement pas candidat à l’esthétique Accuphase, tout en respectant la fidélité de la marque à elle-même permettant aux fidèles de progresser en toute quiétude. Néanmoins, l’E800 fait partie des icônes dont les proportions impeccables donnent un sens tout autre à l’empreinte Accu, et celui-là je le trouve « beau ».

C’est un « Accu », ça veut dire aussi une tonne de fonctionnalités, y compris des trucs passés de mode (réglage de grave et d’aigu, loudness) ou d’autres vraiment bienvenus : sélecteur de sortie (enceintes A ou B), inverseur de phase, possibilité de cartes optionnelles (préampli RIAA MM/MC, DAC…), et un paquet d’entrées et sorties symétriques et asymétriques. Avec la particularité récurrente chez Accuphase que si vous voulez utiliser un ampli (ficateur, oui) de puissance de la marque pour une bi-amplification passive, le gain d’entrée de ce dernier est compatible avec la partie ampli de l’intégré. Et verse-vissa. Ou réciproquement.

Accuphase E 800 6

Accuphase E 800 5

 

Probablement un des rares appareils au monde à respecter réellement les normes diverses, un Accuphase a par exemple le bon goût écologique (hhhommmpppffrrrr…) de se couper au bout d’un certain temps sans signal. Fonction désactivable toutefois.

Côté performance, l’appareil est donné pour 50 W sous 8 ohms.

C’est pas beaucoup diront ceux qui sont fiers de leurs touts petits bidules supposés en délivrer des centaines.

Oui, mais c’est un Classe A (promis, j’expliquerai un jour) et surtout c’est un Accuphase. Donc d’une stabilité imperturbable quelle que soit la charge (promis j’expliquerai un jour) (ou un autre rédacteur) (c’est vrai ça, pourquoi toujours moi ?). 200 W sous 2 ohms en sont un indice (promis j’expliquerai un jour). D’autant qu’Accuphase travaille imperturbablement à baisser l’impédance interne de ses amplificateurs pour augmenter le facteur d’amortissement. Autrement dit, mieux tenir les enceintes tordues. Y en a beaucoup. Dans le cas du E800, le facteur d’amortissement est supérieur à 1000. C’est beaucoup. Surtout pour un Classe A.

Mouais. C’est un choix. Promis, je n’expliquerai pas un jour. D’autant que c’est le type de données qui m’indiffèrent passablement, pour être honnête J’ajouterai à ce propos : attention à l’association avec des enceintes qui n’ont pas besoin d’une laisse courte… Un test rapide sur des enceintes très très facile à driver m’a rassuré, mais ce n’est pas dans ces conditions qu’on tire le meilleur de la grosse bêbête.

Contrairement à ce qu’on peut lire ça et là, quand on évalue la qualité de fabrication, les possibilités d’exploitation, le respect des normes, la réputation de la marque côté fiabilité, un Accuphase ce n’est pas « cher ».

Enfin à condition qu’il chante. Evidemment. Evidemment. Sinon, à quoi bon ? Un détail qui rend la haute-fidélité Ô de Gamme souvent honteusement coûteuse.

Or, si je n’ai pas disposé de ce remarquable engin bien longtemps, j’ai, de ce point de vue, tout de suite été rassuré : on est bien dans la veine de l’évolution des Accuphase depuis quelques années.

Pour cette même raison (passage rapide du gentil monstre dans les locaux), j’ai resserré mes protocoles de test, mais bon, je connais assez bien les Accuphase, donc pas de mauvaise surprise à craindre.

Et pour me caler, je l’ai comparé vite fait avec notre intégré à transistors de référence (dont il faudra que je fasse un BE) qui coûte quand même pas loin de 10 000 de plus.

Ah, tiens, puisque je parle pognon : un E800, c’est 15 000 €.

Ecoutes menées sur des TAD E1 et des ppfff AVA, au comportement quand même assez différent !

Sources Accuphase, Eera, Chord, Vermeer, Aurorasound et Genuin Audio.

Câbles essentiellement Wing, Absolue Créations et Nodal.

 

Embarquement immédiat pour quelques heures à destination de la musique :

 

RICHESSE DES TIMBRES ET ÉQUILIBRE TONAL

C’est un des points où on constate que les appareils Accuphase ont progressé avec les années. Fut une époque pas si lointaine où ils traficotaient une petite afféterie dans le haut du spectre agrémentée d’un soupçon de condescendance dans le bas. Ne nuisant certes pas à des qualités de phrasé et une transparence globale d’excellent niveau mais…

… Fini tout ça : le Petit Sumo E800 distille des myriades de timbres avec un filé et une délicatesse qui l’approchent des plus louables musculators à tubes ajoutant un tiré de traits tendu rarement tubesque, débarrassé d’enrobage inutile, de couenne ou de gras, sans pour autant mordre à l’os non plus. Racé, athlétique donc, mais pas Pitbull.

Messiaen, Tonhalle-Orchester Zürich dirigée par Paavo Järvi : le Tombeau Resplendissant. La force dramaturgique ne sombre jamais dans un excès (ni un manque, mochiron*) de couleurs et nous implique dans une intériorité palpitante, passant outre une prise de son discutable. On goûte, par les entrailles d’un E800 déférent, un orchestre investi, concentré mais nullement austère, à même de justifier des effets d’arrangements parfois maladroits (œuvre de jeunesse), ni raccourcis ou simplifiés par le Japonais émérite (je parle du E800, pas de Järvi (il est estonien. Etonnant ? Non : il est le fils de son père)), rapprochant le mysticisme fondateur de Messiaen d’une culture imprégnée des contrastes du No, théâtre de rupture et de modulation successives, les galets blancs parsemant la scène pour refléter les nuances des illuminations, les pins rituels invoquant la spiritualité et les pots d’argile placés sous l’estrade pour faire résonner les voix…

L’Accuphase esquisse une épaisseur des lignes parmi les plus intègres sous le foisonnement des pigments, un rendu photographique en relief qui allie perspicacité, vérité des teintes et piqué du spectre.

Bel équilibre entre le violon de Diana Tischcenko et le piano de Zoltán Fejérváry dans l’étincelant programme Ravel, Enescu, Ysaÿe, Prokofiev. Le piano est précis, luxuriant, tranchant radicalement avec ce qu’on peut parfois entendre de ce très beau disque où l’attaque franche nuit à la plénitude. L’instrument est superbe, ample et substantiel, sur toute la largeur du registre comme on s’en rendra particulièrement compte dans la « Sonate n°3 Op 27 » de Prokofiev. E800 suit aisément les évolutions tourbillonnantes du violon en n’accentuant jamais la raideur sur les notes hautes qui tintent un peu acide (affèterie de captation ou nature de l’instrument ?). La densité du boisé imprègne symbiotiquement les sinuosités des tirés habiles. La virtuose ukrainienne rythme la délicatesse dont le Sumo E800 est capable en richesse harmonique, diversité de teintes et dextérité sensible du suivi mélodique.

En revanche, petite surprise d’un léger laisser-aller sur « Four Women » (album Orchid de Malia) où le pied de grosse caisse naturellement épais (rond et outré) semble boursouffler la salle d’écoute sur les TAD E1. On tombe visiblement sur un cumul entre tonique de pièce, zone d’accord de l’enceinte et petite paresse de fermeté. Curieux, d’autant qu’à côté de cette incongruité, E800 pose une juste corpulence des êtres derrière les instruments et fait plutôt bien passer la pilule d’adaptations dépouillées - jusqu’à en devenir filandreuses - de pièces majeures de Nina Simone par la dame malawite où, à vouloir faire éclore la mélodie et insister sur le sens, on n’est jamais loin de la pâmoison…

Pour vérifier ou infirmer le phénomène de la tenue dans le grave (je déteste cette terminologie, mais on n’a pas toujours le choix), nous choisissons Iggy Azzalea et son court album Survive the Summer ; il paraît que c’est du rap. Ah ? Allez, on va dire hip-hop. L’EP, à défaut d’une folle inventivité, est bien ficelé, plutôt distancié. Piqueté çà et là de quelques couleurs originales. Si on confirme que la tenue est moins implacable sur les TAD - clairement gourmandes - qu’avec un emblématique A75 du Maître japonais ou un Supremo du brillantissime italien Grandinote par exemple, elle affirme néanmoins une exemplaire probité, imposant une conscience des timbres ou matières jusque dans le « très bas » du spectre, ainsi - point bien plus indispensable -, que la cambrure rythmique là où de nombreux compétiteurs robustes aux mesures, orgueilleux et bardés de muscles embrouillent copieusement le sens de la coordination… Quant aux effets et variations de la voix étoffée d’Amethyst Amelia Kelly au débit lent (non dénuée d’humour), ils sont particulièrement envoûtants procurant à cet EP pas extraordinairement novateur une étrange force d’errance que « Ozoku » E800 accompagne en toute décontraction.

                                                           

TIMBRES

DIAMs 6 OR

EQUILIBRE TONAL

DIAMs 5 OR

?

Satanées notations… En l’occurrence, ça ne veut pas dire grand-chose, parce que dans l’absolu, cet intégré délivre un des plus beaux, profonds et solides registres graves qui soit. Oui, mais comment ferai-je le jour où je testerai un A75 pour ne citer que lui. Hein ? Dites-moi !

 

SCÈNE SONORE

La stabilité de la scène est un des points forts des amplificateurs Accuphase.

Ce n’est donc pas une surprise en savourant le très surprenant programme proposé par Mariss Jansons (paix à son âme), à savoir la version revisitée pour orchestre à cordes et une flopée de percussions (assez drôle pour tout dire) par Rodion Shchedrin (orthographiée Schtschedrin sur la pochette, comme si ce n’était déjà pas assez compliqué !) de la Suite de Carmen pour Майя Михайловна Плисецкая (pardon : Maïa Mikhaïlovna Plissetskaïa (ça m’a échappé), star du Bolchoï) (whaou, quelle bouffissure rien que pour le titre) de pouvoir quasiment visualiser chaque musicien dans ce fatras, aussi bien par son emplacement dans la phalange que par l’individualisation des matériaux (performance beaucoup plus rare !). Un délire entre vaudevillesque et dramatique, donnant l’impression, particulièrement dans cette version alors que celle d’Arthur Fiedler plongeait plus ouvertement dans la pochade, que Shchedrin n’a pas vraiment choisi et a préféré entretenir une distance ironique, précisément nuancée par un orchestre et un chef qu’on n’attendait certainement pas dans ce registre et ces couleurs.

Le mafflu Accuphase E800 complète le tableau par une exacte description de l’atmosphère de la salle, dimension qui revêt tout son sens quand on se souvient que c’est une captation live. La maîtrise de l’orchestre est scrupuleusement retranscrite par le gros jouet, nous faisant découvrir un Mariss Jansons inattendu qui célèbre avec sérieux une drôle d’Espagne, un amour de la musique, une liberté poétique et un sens du théâtral parfaitement dosés. Au moins, dans la version de Shchedrin ne se pose-t-on pas la question de réécrire la fin de l’œuvre pour contourner le gynécide ! J’y songe : a-t-on encore le droit, de nos jours, de penser « crime passionnel » ?

Aussi, pour éviter le politiquement correct, avons-nous décidé de plonger dans l’Espagne gréco-suèdo-française de la version plus ensoleillée de Maria Callas, où le final bouleversant établit, par l’entremise foncièrement probe du E800, toute la charge pathétique assumée par l’immense tragédienne qu’était La Callas, n’hésitant pas à enlaidir son timbre puissamment éloquent pour trahir le mépris dont elle accable le sublime Don José de Gedda qui brille d’éclats d’autant plus coruscants qu’il rugit en virilité, de souffrance et colère mêlées. Difficile de contenir ses larmes lors des dernières efflorescences douloureuses de l’orchestre merveilleusement poignant de Georges Prêtre signant les ravages meurtriers de la lame dans le corps de la liberté incarnée en femme par Prosper*.

                                                                                                    

La personnification des acteurs comme la présence de l’orchestre, à leur juste place, est un modèle du genre pour secouer les tréfonds de soi anéantis par les paradoxes de la passion.

Tiens ? En serais-je déjà à l’expressivité ? Oui, on dirait…

Autre forme de violence de scénographie avec le diaboliquement efficace Shade de Living Colour ; retour à l’avant de la scène de ce groupe fracassant, premier représentant (et unique tant le niveau était inaccessible) de Heavy Metal black, difficile à réduire à ce genre, à considérer le mélange extravagant mais si grandiosement sublimé de rock, funk, fusion, jazz, alternatif… Blues ! Si Shade n’atteint pas le niveau (inapprochable) de l’inénarrable Time’s Up, anges ou démons, bombe atomique ou diamant de même taille, il est plus foisonnant et sur-vitaminé que la précédente proposition des blacks surdoués (the chair in the doorway)

L’Accuphase prouve une exceptionnelle perspicacité dans sa manière de suivre la reformation du groupe par les membres les plus fidèles, Corey Glover dont la voix ne semble pas avoir changé d’un iota, toujours engagée, jeune, presque trop pure et lyrique pour du Heavy créant un étrange décalage à la charge permanente du troupeau de bisons… Non, l’image n’est pas sympa : certes, dès les premières mesures, les musiciens bastonnent comme un bazooka et ne respirent plus pendant toute la durée du Grand Prix en Bulldozer catégorie F1, mais dans cette déflagration digne de Sam Peckinpah, les embrasements fusent, les nuances de jeu de Vernon Reid renvoient Clapton et consort à leurs études, les enchaînements rythmiques carbonisent les règles des genres… une curieuse focalisation interne (au sens de narrateur omniscient. Ça vous aide ?) qui laisse pantois par le ballant entre énergie saturée et subtilité des idées, précision du jeu et énormité du son enragé.

C’est d’autant plus curieux que les complices sont tellement balaises qu’ils n’ont même pas besoin d’idées pour nous clouer au mur : ils envoient et ça fonctionne. Mais si on se concentre, l’épuisement de l’auditeur est à la hauteur de celui des musiciens par la saturation de « plans », complexité d’accords, trouvailles rythmiques, notamment assenées par les deux complices Doug Wimbish et Will Calhoun – en perpétuelle création mais d’une régularité chirurgicale -, dont on oublie dans les assauts de fauves que ces virtuoses sont bardés de diplômes ou récompenses pour leurs prouesses…

Living Colour : on pourrait craindre d’un appareil minutieux comme un E800 qu’il révoque ce genre de musique à la maigreur de production compressée, mais non, l’énergie des musiciens passe au-dessus de la triste barrière du son pour nous placer face à l’essentiel : l’efficience, l’acuité du placement, la lisibilité des protagonistes dans ce fatras titanesque… C’en est presque épuisant tant il y a d’évolutions à suivre, mais E800 permet à l’esprit de se balader ou se concentrer à son gré sur quelque musicien, à tout instant, ou au contraire à prendre le recul de la perception globale : c’est ça aussi la scène sonore ! Voire, c’est ça avant tout !

Par ailleurs si E800 est capable de « cogner » comme un bélier, il le fait avec circonspection, sans systématisme, un habile dosage de l’énergie qui n’a absolument pas sa place dans ce chapitre. Mais, comme nous le répétons parfois, quand un appareil dépasse un certain niveau de musicalité, isoler les critères a moins de sens.

DIAMs 6 OR

 

RÉALISME DES DÉTAILS

 

Une fois de plus je suis tenté d’insister sur un commentaire désabusé : rien à dire. La cohérence est telle qu’il est difficile de développer.

Les proportions entre les traits et les interstices les séparant sont idéales. Ainsi les instruments des orchestres précités apparaissent aussi bien par la matière de chacun, l’enveloppe des attaques, la densité, le délié - sans troncation, la profondeur des silences en atteste - et l’air autour de chacun dans une perception holistique, une syzygie possiblement achevée.

L’atmosphère retranscrite est précise et fine. E800 excelle à se faire oublier.

On peut à la rigueur noter, sur les TAD, une tension du bas du spectre un peu moins impeccable que sur la vaste étendue du registre mais en doutant qu’il en soit seul responsable. Des câbles HP contenant un peu l’énergie (oui, c’est dommage), retiennent facilement le petit débordement par exemple.

Très beau moment de grâce sur l’album Joy Ascension de Macha Gharibian, principalement le morceau éponyme qui chine sa structure dans un tangage erratique entre blues, folk, gospel et soul. Si l’album ne tient pas la longueur, on se réjouira de l’introduction sur une contrebasse solide mais souple déroulant le tapis rouge au lyrisme d’une belle voix chaude et articulée, dont le swing délicat sait jouer de beaux vibratos joliment dosés. Le chant grimpe doucement en intensité et la dame sait placer des sensations bariolées selon les pirouettes de modulation. Le boisé de la contrebasse de Chris Jennings est parfaitement lisible via Big 800, ainsi que les variations d’appuis élégants. Peaussé caressant de la batterie de Dré Pallemaerts sur « The Woman I’m longing to be » qui, à défaut d’idées bluffantes, accompagne de caresses la sensualité de la chanteuse ; la complicité très « Miles » de la trompette de Bert Joris est impeccablement sculptée dans sa matière comme dans son sens mélodique par E800 qui a aussi le mérite de tirer le maximum d’un album qui pourrait, sans les petits jeux de lumière fine illustrant la ballade hésitant dans les clair-obscur, être un peu ennuyeux, parce que franchement, on ne peut pas parler d’une grande imagination.

Les Variations Goldberg par Diego Ares permettent de bien comprendre la perspicacité du culturiste Accuphase, révélant la luminosité diaphane du clavecin ainsi qu’une opulence un peu artificielle de la prise de son d’une grande élégance par ailleurs. Mais surtout le bunker couleur champagne accompagne en toute discrétion la beauté humble du musicien qui écarte la virtuosité au profit d’une ampleur globale libre : il prend son temps, ne cherche jamais la démonstration pour, au contraire, installer des paysages imaginaires qui laissent apparaître çà et là d’autres idées d’instruments cachés dans ses cordes magiques. Ares propose une nouvelle œuvre, un voyage patient, où chaque instant est une découverte d’une fleur, un coquillage, un mouvement de lumière ralentissant le flux de l’eau, d’une fascinante vision des étoiles. Oui, c’est presque psychédélique mais absolument magnifique et on est toujours surpris de constater que pour transmettre autant de délicatesse il faut un tractopelle de 36 kgs et des meubles d’un mètre vingt  de haut par un demi de large (les Ava).

DIAMs 5 OR

Mouais… ou :

DIAMs 6 OR

 

QUALITÉ DU SWING, DE LA VITALITÉ, DE LA DYNAMIQUE

 

On s’amuse beaucoup à l’écoute du facétieux exercice d’adaptation par Uri Caine de divers passages de Mahler (Urlicht, chez Winter & Winter). Oui, je sais, ça date (1996). Mais ça n’a pas pris une ride !

E800, avec son sérieux de premier de la classe, nous restitue sans la moindre erreur les bouffonneries de l’arrangement génial de l’américain, soutenu par ses potes qui ne sont pas moins que Joey Baron à la batterie, Don Byron à la clarinette, Dave Douglas à la trompette, Josh Roseman au trombone, Michael Formanek à la contrebasse, ou encore Arto Lindsay... au chant.

Doit-on être choqués par ce genre de prouesse en apparence iconoclaste ? Pas du tout : il y a clairement une forme d’hommage dans la proposition de Uri Caine. Ne serait-ce que grâce à l’approche, ni simple exercice ni pochade prise par-dessus la jambe, mais bel et bien travail de fond sur la compréhension des « manies » du grand Autrichien, peut-être même des petits crocs en jambe à son rapport à la musique juive, ses origines, sa conversion au catholicisme par pur pragmatisme, avec pour résultat de nous prendre par la main pour nous entraîner vers des contrées inattendues, en respectant qui plus est l’inouïe densité des œuvres originelles, sous un éclairage si différent.

Chants hébreux, litanie arabe, samba, tout fait ventre à la foisonnante imagination de Uri Caine pour rappeler l’extraordinaire universalité du musicien viennois, sombre, dépressif, englué dans ses contradictions, ses névroses, ses obsessions et sans doute sa mégalomanie, mais aussi, dans une audace poignante, le ramener à ses origines pas forcément assumées.

Mark Guiliana Beat Music ! Beat Music ! Beat Music ! établit un groove tanguant par des pauses qui laissent le pas du danseur en suspend à des instants troublants. Vous connaissez, peut-être sans le savoir, ce batteur pour le moins reconnaissable, car il a œuvré dans le dernier Bowie… On retrouve dans cet album inégal le charme des battements parfois lents et décalés aux appuis lourds conjoints à des frappes incisives et claires, dans une ballade à travers une certaine idée de l’électro entre ambient, jazz et psychédélique (encore ?) ouvrant au batteur quelques libertés polyrythmiques qui en font un artiste à part… Entre humour et poésie, on se promène parfois au rythme et sonorités de Super-Mario métamorphosées par l’inventivité du musicien. E800 semble (sous son sérieux habituel) s’amuser de cet univers qui pourra rappeler Luke Vibert et suit, via un paradoxal éclairage invariable, les élucubrations de la bande à Guiliana. Oui, E800 a un vrai sens du groove, et là, soudain, ça réduit furieusement la concurrence !

                                                         

Les qualités rythmique et dynamique de l’intègre intégré Accuphase apparaîtront de façon aussi flagrante sur le monumental extrait de la BOF d’Arrival : first encounter. Du génial et bien trop tôt disparu Jóhann Jóhannsson. C’est quand même autre chose que du Zimmer… Hum, je ne vais pas me faire que des amis…

Ce passage empreint de mystère, amalgame savant et frissonnant de sonorités naturelles (Orchestre Philharmonique de Prague) et synthétiques somptueusement riches en barkhanes harmoniques et organiques, demande un sens du rebond et de la modulation sans faille pour explorer les subtiles mutations tonales, les boucles gémissantes, les frémissements d’insectes des archets sur les cordes, l’atmosphère astrale, les pizzicati moelleux autant que la puissance sépulcrale, organique, envoutante et angoissante des clusters abyssaux ! Si l’on excepte une ou deux références (plus coûteuses : Kondo Overture, Grandinote Supremo, CH Precision) on n’a jamais atteint une telle intensité d’angoisse dans les éclats, ni de puissance physique dans l’extrême grave pour sculpter les mains géantes des derniers enroulements d’angoisse sombre qui viennent comme nous engloutir.

DIAMs 6 OR

 

EXPRESSIVITÉ

 

J’aurais donc pu utiliser le même extrait d’Arrival pour évoquer la méticuleuse posologie entre la justesse sonore et une forme indéniable d’expressivité du E800, diégèse jamais racoleuse, qui ne nait en aucune manière d’une cajolerie aguicheuse mais bel et bien de la rigueur, la droiture morale. Croyez-moi, sur ce morceau, on est totalement happé, notamment dans la prise de possession physique qui semble directement nous avaler dans l’abîme. Un grand moment de frissons sur les AVA.

L’homogénéité de transparence de Monseigneur E800 permet de profiter de cet instant de grâce qu’est l’Octuor en fa majeur de Schubert (Franz pour les intimes) par Faust (mais non, pas le copain de Mephisto ; Isabelle pour les intimes) entourée de musiciens choisis autour de sa perception stylistique de l’œuvre, absence de vibrato et instruments à vent de facture ancienne.

2 violons, 1 alto, 1 violoncelle, 1 contrebasse (parfois c’est un contrebasson), clarinette, cor, basson.

Monument artistique, dérivant de l’œuvre de chambre vers l’abondance symphonique, la richesse des timbres et l’intelligence rythmique en font un ouvrage à part, unique, écrit en réponse au septuor de Beethoven.

Isabelle Faust et ses compagnons traduisent aussi bien les élans d’enthousiasme nombreux dans une œuvre étrangement joyeuse, que les gémissements douloureux d’un artiste en plein doute et rongé par la maladie… Et révèlent parfois une invention pas toujours perceptible dans d’autres interprétations, une modernité où l’andante introduisant le final revêt des ornementations et successions préfigurant la forêt mystérieuse de Weber, notamment par la présence parfaitement proportionnée du cor.

Par la présentation vitale qu’en donne E800, je pourrais évoquer de ce disque les timbres d’une généreuse pluralité harmonique imbriquée dans la matière « organique », la scène sonore d’une justesse et plausibilité irréprochables, les contrecoups rythmiques qui transforment certaines pages en fougue dansante, la transparence évidemment qui souligne les sentiments nombreux et contradictoires qui l’habitent… Je l’ai choisi pour évoquer l’expressivité, car si E800 ne fait pas de cadeaux au babil un peu grinçant du violon et de la clarinette face au moelleux des autres intervenants, il exprime sans réserve la facture affective qui justifie la nécessité, le devoir, d’acquérir ce disque.

Fort moment de trouble également à l’écoute de la version remasterisée du chef d’œuvre de Kate Bush « The Dreaming » où l’artiste s’est octroyée une liberté totale et, alors qu’on pourrait avoir l’impression que ça part dans tous les sens, E800 explique combien le délire est maîtrisé, ordonné, touffu et fascinant mais jamais fouillis et nous berce ainsi dans ce merveilleux état entre ébriété et sobriété. Si le son n’est pas un modèle d’expansion dynamique ou de présence, l’inventivité de tout moment, les idées surréalistes, les pieds-de-nez rythmiques, les jeux de couleur et l’exceptionnel brio d’une chanteuse dont le timbre n’est pourtant pas enjôleur, exposent clairement, merci Accuphase, ces clones en pagaille qu’on veut lui comparer à la vacuité des normes lamentables du calibrage.

E800 nous permet de vivre en lien direct avec cette surnaturelle artiste l’acte créatif et humain à son degré le plus immédiat.

On a connu quelques rares intégrés (plus coûteux aussi) qui souligneront un peu plus les sous-couches de modulation ou d’articulation, pourtant jamais la moindre frustration ne vient entraver la formidable expressivité du fier E800, cohérent, tendu, dont les suivis prosodiques ou les nuances internes assènent une constance balayant tout doute. De grands moments de musique qui évincent beaucoup d’appareils plus coûteux vers le vaste placard de la forfanterie hifi.

 

DIAMs 5 OR

C’est toujours un problème de devoir donner des notes (si si). A l’écoute de l’Accuphase E800 sur les Ava, on n’a aucun doute : l’expressivité obtenue par la matité et la rigueur en fait un compagnon de très long terme du mélomane exigeant. Et que nous ayons eu entre les oreilles par le passé deux trois appareils qui, plus tendrement encore, nous prennent par la main sur la voie de nos émotions, ne retire rien à la grandeur d’âme du gros nippon.

 

PLAISIR SUBJECTIF

Point fort évident de la commode** E800 Accuphase : il réunit les extrêmes ; sa respiration, son aisance, sa richesse tonale, son punch définissent un champion de toute forme de plaisir même s’il faudra veiller, bien évidemment, à ne pas ruiner sa sensibilité expressive en lui confiant des enceintes subtiles comme un boxeur après le KO.

Pour comprendre ce point, je vais poser une réflexion simple :

Ceux qu’on aime existent-ils réellement ? Pour la plupart de nos contemporains (dont moi ?), l’objet de l’amour ne se concrétise-t-il pas qu’en imagination ? On n’aime pas l’homme ou la femme de la réalité, mais celui ou celle qui réussit à revêtir l’être imaginaire de la convoitise. L’amant réel n’est que l’artefact permettant de créer celui ou celle que l’on rêve. Tôt ou tard on finit par se rendre compte du fossé entre l’amour rêvé et son modèle. Et donc, on s’en sépare.

Voilà ce qui nous dérange, chez Le Beau Son (lebeauson, pardon), dans l’idée de la subjectivité.

Oui, je vous remercie de noter, une fois de plus, la grandiose modestie de mes propos.

C’est là que des objets comme l’E800, les Grandinote, le Kondo Overture PM II et d’autres à venir prennent tout leur sens : il n’y a pas de surprise, de lassitude à long terme, car l’être réel se révèle plus fascinant que l’être rêvé.                   

Il s’appelle Musique(s).

                                                                                             

Mélomanes :

DIAMs 6 OR

Autres :

DIAMs 6 OR

 

RAPPORT QUALITÉ/PRIX

 

Je pense que la conclusion va de soi.

Un appareil qui réunit :

- un pedigree de Kazoku

- un grand panel de possibilités, sorties, entrées, cartes additionnelles, réglages divers

- une technologie maitrisée et employée à escient

- une fabrication qui semble le destiner au champ de bataille

- une grande universalité d’emploi par une santé de fer et des manières de gentleman

- une maestria artistique au service de toute musique

… est un cadeau à ce prix-là, et je n’ai pas peur de l’affirmer.

 

DIAMs 6 OR

 

 

 

* もちろん. C’est du japonais.

** Mérimée (Prosper)

Oui, j’aurais pu le dire dans le texte. Mais je fais ce que je veux, non ? Et puis on m’a demandé de raccourcir mes articles !

*** je rappelle que c’est un meuble généralement garni de tiroirs. Précision super utile, n’est-ce pas ?Accuphase E 800 4

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